Qu’est-ce qui m’arrive en ce moment ?
La discussion n’avait rien de particulier.
Un échange banal. Une remarque, un désaccord comme il en arrive souvent, le genre de moment que je connais bien et que j’ai déjà traversé sans que ça prenne cette ampleur. Sauf qu’en ce moment, pour une raison que je ne comprends pas vraiment, j’ai l’impression d’y être plus sensible, plus atteint que d’habitude.
Je me souviens m’être dit, presque machinalement, que ça allait aller. Que ce n’était pas le moment de s’énerver. Que ça ne valait pas la peine de laisser la situation dégénérer. Ce genre de phrases qu’on se répète quand on sent qu’un terrain est glissant.
Et puis il y a ce moment précis où le corps s’emballe.
Pas de façon spectaculaire. Plutôt une montée rapide et sourde. Le cœur qui accélère, la gorge qui se serre, les épaules qui se tendent sans prévenir. Comme si quelque chose, à l’intérieur, avait déjà pris de l’avance.
Je tente encore de retenir. De mesurer mes mots. De rester au plus près de ce qui se dit. Mais la phrase sort plus sèche que prévu, le ton est plus dur. Et presque aussitôt après, c’est l’inverse : je me bloque. Plus rien ne sort. Un silence fermé, difficile à rattraper. Sur le moment, je sens bien que ça m’échappe, que la réaction est déjà en train de se jouer sans que j’aie vraiment la main dessus.
Un peu plus tard seulement — quand la tension retombe — une autre temporalité s’installe. Celle où je repense à la scène. Où je refais le fil. Où je tente de comprendre ce qui, exactement, a déclenché une réaction aussi forte.
À froid, ça paraît excessif.
Disproportionné.
Presque étranger à l’image que j’ai de moi.
pourquoi ça me touche autant ? Pourquoi, en ce moment, des situations ordinaires semblent-elles prendre une telle place à l’intérieur ?
C’est souvent là que quelque chose commence à se déplacer.
Quand l’événement est passé, mais que le malaise, lui, reste présent.
Comme si la réaction disait autre chose que ce qui s’est joué à cet instant précis.
Quand certaines émotions n’ont pas vraiment de place
Très tôt, certaines émotions apprennent qu’elles dérangent.
Pas parce qu’elles seraient mauvaises en soi, mais parce qu’elles mettent l’entourage en difficulté. La tristesse, surtout quand elle dure. La colère, quand elle déborde. La détresse, quand elle ne se calme pas tout de suite.
Chez l’enfant, cette mise à l’écart est souvent extérieure. L’environnement ne sait pas quoi faire de ce qui se manifeste. Alors on apaise, on minimise, on détourne. On demande de se calmer, d’arrêter de pleurer, de passer à autre chose. L’émotion n’est pas accueillie dans sa forme première. Elle est gérée de l’extérieur.
Ce n’est pas un refus conscient.
C’est une adaptation.
L’enfant apprend ce qui peut être montré, et ce qui doit être contenu.
Avec le temps, ces ajustements deviennent des réflexes. Et ce qui était d’abord une contrainte extérieure finit par s’intérioriser. À l’âge adulte, il n’y a plus forcément quelqu’un pour dire de se taire, de se calmer, de ne pas exagérer. Mais la règle est là, intégrée. Certaines émotions restent difficiles à reconnaître, même pour soi.
Non pas parce qu’elles ont disparu.
Mais parce qu’on s’est habitué à ne pas leur faire de place.
Ressentir sans toujours reconnaître
Il arrive alors quelque chose de particulier.
L’émotion est bien là. Le corps la signale. La tension monte. Le malaise s’installe. Mais ce qui est ressenti n’est pas toujours identifié pour ce que c’est.
On se raconte parfois une autre histoire.
On rationalise. On explique autrement. On fait comme si l’émotion venait uniquement de la situation présente, sans lien avec ce qu’elle réveille plus profondément.
Avec le temps, ce décalage peut s’accentuer. Ce qui surgit aujourd’hui n’est peut-être plus exactement l’émotion qui a été touchée au départ, mais une forme transformée, plus acceptable, plus audible, ou simplement plus familière. Et le lien avec l’origine se brouille.
Ce n’est pas un mensonge volontaire.
C’est une manière de continuer à fonctionner quand certaines émotions semblent impraticables.
Ce que l’on apprend à faire avec ce que l’on ressent
La manière dont les émotions ont été accueillies — ou non — laisse des traces durables. Pas seulement à travers ce qui a été dit, mais aussi à travers ce qui a été montré.
Certains environnements valorisent la retenue, le contrôle, le fait de ne rien laisser paraître. D’autres débordent, explosent, réagissent sans filtre. Dans tous les cas, quelque chose se transmet. Une manière de faire avec ce qui traverse.
Les compétences émotionnelles ne vont pas de soi. Elles s’apprennent, se modélisent, se construisent dans un contexte donné. Et nous ne sommes pas tous égaux face à cela. Il y a des sensibilités différentes, des ressources personnelles variables, des environnements plus ou moins soutenants.
Ce qui a pu fonctionner à un moment — tenir, encaisser, relativiser — peut devenir plus fragile quand les contraintes s’accumulent. Le corps fatigue. Les stratégies montrent leurs limites. Et l’émotion, tenue à distance trop longtemps, trouve parfois d’autres chemins pour se manifester.
Lorsque tenir ne suffit plus
Il arrive alors que les réactions se multiplient.
Pas forcément plus visibles. Parfois très contenues. Mais intenses à l’intérieur. Le stress s’installe sans raison évidente. Les émotions surgissent plus vite, plus fort, avec moins de marge de manœuvre.
On peut donner l’impression de gérer.
Et pourtant, sentir que quelque chose s’épuise.
Ce décalage entre l’extérieur et l’intérieur est souvent source d’incompréhension. On ne se reconnaît plus vraiment dans ses réactions. On s’en veut parfois. On se demande ce qui ne va pas. Alors que, bien souvent, il ne s’agit pas d’un défaut, mais d’un mode de fonctionnement arrivé à saturation.
Gérer ses émotions ne signifie pas les faire taire.
Ni les contrôler en permanence.
Cela suppose aussi de pouvoir les reconnaître, les laisser exister, et parfois simplement les traverser, sans chercher immédiatement à les corriger.
Et si la question n’était pas celle du contrôle ?
Lorsque les émotions débordent ou semblent incontrôlables, la tentation est grande de chercher de meilleures stratégies, plus efficaces, plus rapides. Mais la difficulté ne se situe pas toujours là.
Parfois, la question se déplace.
Non plus : comment faire pour ne plus réagir ainsi ?
Mais plutôt : qu’est-ce qui, dans ce qui se vit, n’a pas encore trouvé sa place ?
Ce déplacement ne résout pas tout. Il n’apporte pas de solution immédiate. Mais il ouvre un autre regard. Moins jugeant. Plus attentif à ce qui se joue en profondeur.
Et c’est souvent à partir de là que quelque chose peut, doucement, commencer à se transformer.